Guermantes, Charles de Foucauld et les chrysanthèmes de Marcel Proust

Un travail sur Charles de Foucauld m’a amené ces jours-ci à rouvrir dans ma bibliothèque quelques livres qui commençaient à s’empoussiérer. L’ermite de Tamanrasset y a droit à plus de la moitié du rayon occupé par la lettre F, où, mêlée aux ouvrages qui lui sont consacrés, sa production s’insère entre Mélancolie de László F. Földényi et Histoire de la sexualité I de Michel Foucault. Tandis que je feuilletais Frère Charles de Jean Vignaud, une coupure de journal en tomba à mes pieds. J’avais oublié son existence alors pourtant qu’elle m’avait beaucoup intrigué quand, il y a plus de vingt ans, j’ai acquis cette biographie, médiocre mais indispensable à mes recherches d’alors, auprès d’un bouquiniste d’Auvers-sur-Oise. L’homme, autrefois journaliste du Pèlerin à ce que je crus comprendre, avait installé une partie de son stock dans un ancien wagon de tri postal, et le reste – la littérature ecclésiastique – à quelques kilomètres de là, dans une petite chapelle désaffectée dont il me confia les clefs en m’invitant à aller y farfouiller à ma guise. Heureuse fraternité des amateurs de vieux livres… Ce bouquiniste n’est plus, mais je crois que la bouquinerie existe encore.

Sur la coupure de journal – qui sera mon sujet d’aujourd’hui – on peut lire la fin d’un billet signé « Guermantes ». Le début manque mais une mention au crayon, due sans doute à l’un des précédents propriétaires de Frère Charles, nous apprend que le billet s’intitulait « Instants & visages : Amours 1900 » et qu’il a paru dans le Figaro du 27 septembre 1961. Guermantes était le pseudonyme d’un certain Gérard Bauër qui, de 1935 jusque peu avant sa mort en 1967, assura dans le Figaro une chronique hebdomadaire où il tenait des propos le plus souvent aimables et, comme il se doit pour une certaine presse littéraire de ce temps, parfaitement convenus (voir, sur ce point, l’excellent ouvrage de Paul Dirkx, notamment au chapitre 3). On lit au haut de la coupure :

Parmi les dames qui ont laissé un nom à la chronique des mœurs, Armand Lanoux accorde quelques lignes à Laure Heymann, née en Amérique du Sud, femme d’une fine et charmante beauté, aimée un moment par Paul Bourget et qui devait servir de modèle pour l’Odette Swann de Marcel Proust.

Dire que Laure Heymann a servi de « modèle » pour l’Odette Swann de Marcel Proust est précisément le genre de platitude qu’on doit s’attendre à trouver sous la plume d’un Bauër. Il est vrai qu’il n’est pas le seul à l’avoir proférée, et qu’elle est même devenue un lieu commun (tout comme de dire que Robert de Montesquiou a servi de modèle pour Charlus, Alfred Agostinelli pour Albertine, la comtesse Greffulhe pour Oriane de Guermantes, etc.). Proust n’a pourtant cessé de protester que la Recherche n’était pas un roman à clefs, tout en concédant malgré tout – ce qui ne revient pas au même – qu’il en avait puisé la matière dans ses souvenirs et ses observations. Au point que le narrateur est sans doute le porte-parole de l’auteur lorsqu’il dit à la fin du Temps retrouvé :

Le littérateur envie le peintre, il aimerait prendre des croquis, des notes, il est perdu s’il le fait. Mais quand il écrit, il n’est pas un geste de ses personnages, un tic, un accent, qui n’ait été apporté à son inspiration par sa mémoire ; il n’est pas un nom de personnage inventé sous lequel il ne puisse mettre soixante noms de personnages vus, dont l’un a posé pour la grimace, l’autre pour le monocle, tel pour la colère, tel pour le mouvement avantageux du bras, etc.

Mettons donc que quelques abacules de la mosaïque « Odette » sont des souvenirs de Laure Hayman (pour employer une graphie plus usuelle du nom). Une Laure Hayman que Proust a connue et pour qui, encore lycéen, il a même éprouvé ce qu’il appelait dans une lettre de 1888 à son ami Robert Dreyfus une « passion platonique ». Les sentiments que cette « courtisane célèbre » (toujours la lettre à Robert Dreyfus) inspira au père du jeune homme n’ont peut-être pas, à en croire certains commentateurs, été aussi platoniques. Et l’on sait que Louis Weil, l’un des grands oncles maternels de Marcel, fut pour elle un amant et un protecteur – trait qui allait effectivement devenir dans la mosaïque « Odette » une petite tâche de couleur (rose en l’occurrence, comme chacun sait).

Ce n’est cependant pas de ces adorateurs-là que j’entends parler aujourd’hui. Poursuivons notre lecture de Bauër :

J’ai longuement contemplé, jadis, le portrait qu’en avait peint Madrazzo, aussi dévoilée que l’Alice Ozy de Chassériau. Le possesseur, alors, de ce portrait m’avait fait une confidence qu’il tenait de Laure Heymann elle-même : la passion inspirée par elle, sans la combler, à un admirateur dont l’ardeur s’acheva sur une résolution vraiment imprévue. Un soir, cet adorateur ne vint pas au rendez-vous brillant où il l’avait conviée et Laure Heymann trouva à la place de l’absent des fleurs et une lettre. La lettre affirmait une décision d’adieu – d’adieu à une vie dont il ne pouvait plus supporter la vanité et la dissipation. Il en avait choisi une autre. Cet admirateur était Charles de Foucauld.

J’aimerais savoir si les fleurs étaient des chrysanthèmes semblables à celles que Proust offrit un jour à Laure Hayman à l’époque de sa platonique passion. J’aimerais aussi savoir si le jeune Marcel et celui qui s’appelait encore le vicomte de Foucauld se sont rencontrés dans le salon où elle recevait rue La Pérouse (un nom qu’on retrouve, un peu déformé, dans l’adresse de l’hôtel particulier d’Odette – encore une tâche de couleur empruntée). Ce n’est pas impossible : à la fin des années 1880, revenu à la foi de son enfance, Foucauld n’était pas encore entré à la Trappe. Je sais au moins que, dans mon travail et dans mes lectures, ils n’ont jamais cessé de se croiser.

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