Le bandana. Chronique judiciaire

Palais de Justice, un après-midi de ce mois de juin.

Le prévenu comparaît libre. Il a vingt ans, porte un prénom d’ange. Il a la gorge serrée, sa voix est à peine audible mais elle ne tremble pas.

– La juge : que faisiez-vous quand on vous a interpellé, vers minuit, du côté de la place de la République ?

– Lui : manifester est un droit, Madame.

– La juge : mais vous portiez un bandana (comprendre : vous étiez donc un casseur).

– Lui : c’était pour me protéger des gaz lacrymogènes.

On apprendra que le prévenu étudie le grec et le latin à la Sorbonne, qu’il va faire un stage dans une maison d’édition parisienne (« prestigieuse », précisera l’avocat). S’il est convaincu de casse, ce sera donc un casseur classiciste.

On apprendra aussi que l’interpellation a été… classique, elle aussi. Perte de connaissance ou presque, visage ensanglanté, hémorragie nasale durant toute la première nuit de garde à vue. Le médecin qui l’a vu le lendemain a relevé toute une série d’hématomes (l’avocat en énumère la liste, elle est longue) et lui a accordé un jour d’arrêt de travail.

Mais les auteurs des hématomes lui ont mitonné un bon petit dossier, classique là encore. Le jeune homme à la voix calme s’est « rebellé », il a infligé trois jours d’arrêt de travail à l’un d’entre eux, et c’était de toute façon un casseur, comme le prouve le bandana.

Grande tirade du procureur.

L’avocat s’avance. Il n’est pas bien vieux, paraît dix ans de plus que le prévenu, quinze tout au plus. Mais sa voix est grave, chaude, ample, et durant les quelques minutes, trop brèves, que dure sa plaidoirie, un souffle passe sur cette salle du Palais de justice où depuis plusieurs heures se sont succédé des petits délinquants paumés et pathétiques ; avec, au milieu d’eux, deux manifestants. Un autre, en effet, est passé avant le garçon au prénom d’ange, et a pris quatre mois avec sursis pour avoir repoussé une grenade du pied.

La voix est ample, et le dossier vole en éclats. Qu’on imagine un peu la scène : le prévenu était face contre terre, les mains derrière le dos, maintenu par plusieurs fonctionnaires, et les coups – dûment précédés d’un préambule à la matraque – s’étaient mis à pleuvoir (les injures aussi – « fils de pute », etc. Une interpellation, quoi)… et c’est alors qu’il a gravement blessé l’un des interpelleurs.

Et l’avocat continue. Voix chaude toujours, et une espèce de jubilation dans son jeu de massacre : Pourquoi le fonctionnaire blessé n’est-il pas venu ici alors qu’il s’était porté partie civile ? Nous aurions été contents de l’entendre. D’habitude les fonctionnaires qui se portent partie civile dans ce genre d’affaire ne manquent pas de venir à la barre, pour réclamer les dommages auxquels ils ont droit. Et nous aurions pu l’interroger sur le détail des blessures qui lui ont valu trois jours d’arrêt de travail (là aussi, l’avocat énumère la liste, mais c’est vite fait : deux rougeurs sur l’avant-bras).

Et l’avocat continue. Pas vraiment d’effets de manches, mais le mouvement des mains accompagne la démonstration, et les manches suivent. Car le classiciste au bandana a été coriace. Il a fallu s’y mettre à trois pour lui passer les menottes. Problème, remarque l’avocat, chacun des trois a rédigé un procès-verbal séparé, dans lequel il affirme : « C’est moi qui lui ai passé les menottes… » Apparemment, les mitonneurs de dossier se sont mal concertés.

Est-ce que les policiers mentent ?, interroge l’avocat. On a cultivé ses classiques, quand on est du barreau, on sait ce qu’est une question purement rhétorique. Il la pose plusieurs fois, à mesure qu’il avance dans sa démonstration, se garde bien d’y répondre, laisse les faits répondre. Je réprime une envie de rire. L’avocat en remet (lui aussi se retient de rire) : Ils l’ont fait tous les trois, mais chacun a été le seul à le faire. Qu’on m’explique. Le procureur rentre sa tête dans les épaules, la juge et ses assesseurs attendent que ce mauvais moment passe.

Mais ça continue. Ce casseur faisait partie d’une bande qui, nous dit le petit dossier pas si bien mitonné que ça tout compte fait, a écumé le quartier en brisant tout sur son passage (ils portaient tous des bandanas, c’est sûr). D’autres fonctionnaires ont refait le lendemain le parcours supposé de la horde. De tout ce qui était consigné dans le petit dossier, ils n’ont retrouvé que quelques abîmures « anciennes ».

Le prévenu au prénom d’ange prendra tout de même six mois avec sursis. Le bandana…

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