Comme plusieurs auteurs l’ont de longtemps remarqué, l’exercice du pouvoir appelle naturellement l’oxymore. Pour celui à qui une pratique amoureuse de la langue a appris qu’on n’use pas impunément des mots, allier deux termes contradictoires peut être un moyen d’ouvrir une brèche dans le lexique, et parfois de dire l’indicible (cette obscure clarté qui descend des étoiles…). Mais je vais parler ici de ceux qui, habitués à ce qu’on leur obéisse, ne voient dans la langue qu’une servante qu’on malmène à sa guise. Et pour ceux-là, l’oxymore, loin d’être une clarté jetée sur ce qui sans elle resterait obscur, vise à obscurcir ce qui n’est que trop clair.
Considérons donc le vocable « arme non létale ». Une arme, sous peine de ne pas remplir sa fonction d’arme, est destinée à causer des dommages à un tiers, soit dans ses biens, soit dans son corps. Qualifier une arme de « non létale », c’est affirmer que les dommages en question ne sauraient être mortels. Une telle affirmation n’a a priori rien d’oxymorique, mais regardons-y de plus près. Spontanément, nous aurions tendance à considérer que le poing est une arme non létale. Mais Marie Trintignant est morte. La matraque, on ne prend même pas la peine de la désigner comme « non létale » tant la chose est supposée aller de soi. Mais Malik Oussekine est mort. De même, je suppose que, lorsque la gendarmerie l’utilisait encore, la grenade offensive était présentée comme une arme non létale. Mais Rémy Fraisse est mort. Disons que toute arme est potentiellement létale, d’où l’oxymore.
Létale ou non, la grenade offensive est de toute façon une arme de guerre (eh oui ! nos responsables permettaient encore il y a quelques mois qu’on utilise des armes de guerre contre leurs propres concitoyens), et il y a à son sujet un fait de vocabulaire qui mérite d’être relevé. Si la mort tragique de Rémy Fraisse montre qu’elle peut être mortelle, son usage en situation de combat n’exige pas qu’elle le soit. Les fantassins la lancent en avant d’eux tandis qu’ils vont à l’assaut, et il leur suffit que l’adversaire, abasourdi par l’explosion, soit durant un cours instant incapable de se défendre. Plutôt que d’arme non létale, il vaudrait mieux parler d’une arme qui n’a pas besoin de tuer pour remplir sa fonction. Il n’en est pas de même pour la grenade dite défensive, qui ne joue son rôle que si elle tue. C’est d’ailleurs pour cela qu’elle ne peut être utilisée lors d’un assaut, car, comme elle projette des éclats d’acier à vingt ou trente mètres à la ronde, le lanceur serait tué lui aussi. On ne peut l’utiliser qu’à partir d’une casemate blindée, d’où on la lance sur les assaillants. On voit donc que la défense peut être plus meurtrière que l’offensive ; comme quoi, la pente où le vocabulaire nous entraîne est trompeuse. Raison de plus pour nous méfier des mots lorsque nous parlons d’armes non létales.
Les armes non létales dont il est beaucoup question aujourd’hui sont les flash-balls et les grenades de désencerclement. Leur usage massif a fait qu’un jeune homme est éborgné et qu’un autre va peut-être garder des séquelles neurologiques irréversibles. Bien sûr, personne n’a jamais prétendu que « non-létal » voulait dire « inoffensif », mais l’usage répété de l’oxymore tend à suggérer en sous-main que, au fond, ces armes ne sont pas bien méchantes. Le maintien de l’ordre, si brutal qu’il soit, en prend une allure bénigne, presque bon enfant. « Qu’avez-vous à vous plaindre, petites natures que vous êtes, puisque les armes de la police sont non létales ? »
Et il se trouve que ce bien commode oxymore fait pendant à un autre mot, tout aussi affectionné aujourd’hui par nos dirigeants : « casseur ». Que dit-on lorsqu’on qualifie un manifestant de casseur, sinon que, vu qu’il ne joue pas le jeu, tous les coups sont permis contre lui ? Bien entendu, je n’ai pas de sympathie particulière pour ceux qui dégradent du mobilier urbain ou prennent plaisir à casser du flic – sont-ils si nombreux, au fait ? –, mais je parle ici de l’extravagante fantasmagorie que ce mot est en train de susciter : il suffit d’avoir un bandana devant la bouche pour être étiqueté comme casseur (Voir mon post du 6/06/16). Lorsque de surcroît les forces de l’ordre sont munies d’armes dites non létales, leurs responsables, non contents de s’estimer dans leur droit quelles que soient les bavures commises, exigent en plus qu’on les tienne pour cléments : « Vous voyez bien, alors que tous les coups leur étaient permis, nos hommes ont la magnanimité de n’en porter que de non-létaux ! »
Moyennant quoi, deux jeunes gens au moins ont eu leurs corps brisés. Leurs vies aussi.