Patriotisme ou fétichisme ?

On se souvient de ce que Roland Barthes écrivit dans ses Mythologies (1957) sur l’abbé Pierre – ou plus exactement sur ce qu’il appelait l’« iconographie de l’abbé Pierre ». Car ce n’était pas au personnage qu’il en avait, mais, nous disait-il, à « la tête de l’abbé » – une tête qui, dans le mythe qui s’était alors forgé autour du saint homme, était un « atout précieux ». Tous les signes de l’apostolat s’y retrouvaient : « le regard bon, la coupe franciscaine, la barbe missionnaire et la canne du pèlerin ». Autant de signes que tous pouvaient reconnaître comme des attributs de la sainteté, au point, ajoutait-t-il, qu’il avait suffi d’une barbe à l’acteur Reybaz (qui incarna l’abbé dans Les chiffonniers d’Emmaüs en 1955) pour se confondre avec l’abbé Pierre. Du reste, en 1989, lorsque Lambert Wilson incarna l’abbé dans un film de Denis Amar, on ne manqua pas de l’affubler des mêmes attributs iconographiques (en y adjoignant le béret, item auquel Barthes n’avait pas pensé) : qu’on regarde sa photo sur l’affiche du film, il est l’abbé Pierre.

Barthes n’avait pas écrit ce texte pour satisfaire quelque pulsion anticléricale (du moins je veux le croire), mais pour déplorer l’usage que le public faisait alors de « cette forêt de signes » qui avait recouvert l’abbé. Et il concluait en se demandant « si la belle et touchante iconographie de l’abbé Pierre n’est pas l’alibi dont une bonne partie de la nation s’autorise, une fois de plus, pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice ». C’est cette conclusion qui m’intéresse. Substituer les signes d’une vertu à la réalité d’une exigence, voilà une chose que nous sommes trop souvent portés à faire.

Ainsi, Jean-François Copé vient de proposer dans son blog des « mesures simples qui visent à redonner l’amour de la France, l’amour de la collectivité, le sentiment de partager une communauté de destin ». Les mesures sont très simples, en effet, puisqu’il s’agirait de : 1) « rendre obligatoire le lever du drapeau à l’école (une fois par semaine le lundi matin par exemple ?) » ; 2) « à cette occasion rendre obligatoire le chant de la Marseillaise » ; 3) « rendre obligatoire le port de l’uniforme dans les écoles publiques ».

On pourrait se contenter de ricaner, mais ricaner est facile. Après tout, je me souviens encore de ce jour (à la fin des années 1980, je crois) où le grand anthropologue Louis Dumont, qui nous disait sur un ton badin son aversion pour la musique militaire, se fit soudain plus grave en ajoutant : « Mais pour la Marseillaise, ce n’est pas pareil. » Aucun d’entre nous ne songea à ricaner. Il avait passé quatre ans en captivité dans la région de Hambourg, et nous imaginions sans peine ce qu’avait représenté pour lui le moment où, revenu à la liberté, il réentendit pour la première fois l’hymne national.

On ricanera d’autant moins que, de toute façon, les objectifs visés par Jean-François Copé n’ont assurément rien d’indigne. Même si j’aurais quelque mal à dire en quoi consiste concrètement l’amour de la France. Personnellement, j’aime la langue française (mais sans m’interdire d’aimer parler et lire d’autres langues) ; j’aime la littérature française (dont peu m’importe cependant que ceux qui l’illustrent soient français comme Proust, genevois comme Rousseau, ou bien algériens comme Kateb Yacine ou Kamel Daoud) ; il y a en France des lieux que j’aime (quoiqu’il y ait en Algérie, au Niger ou en Angleterre des lieux que j’aime tout autant pour y avoir passé plusieurs années de ma vie) ; je trouve qu’il y a dans l’histoire de la France des épisodes et quelques personnages qui me font vibrer (et aussi pas mal d’autres me font honte), etc. Et la France en tant que telle, est-ce que je l’aime ? Disons que je me soucie, surtout en ce moment, de ce qui pourrait advenir de ce fichu pays, et ce genre de souci n’est jamais qu’un des noms de l’amour.

Va donc pour l’amour de la France, mais prenons tout de même garde qu’il se décline de bien des manières. Il peut prendre la forme du patriotisme, sorte de magnification amoureuse tout à fait respectable tant que, comme c’est trop souvent le cas, elle ne s’associe pas à la haine de ce qui n’est pas l’objet aimé. Il peut prendre aussi la forme moins exaltée et sans doute plus féconde du civisme, qui est le souci de la chose publique. On peut imaginer bien sûr toutes les nuances intermédiaires, et il arrive qu’elles cohabitent dans le cœur d’un même individu. Va aussi pour l’amour, sinon de la collectivité (là encore, méfions-nous des abstractions), du moins des collectivités professionnelles, familiales, culturelles, etc., auxquelles chacun se sent appartenir (et dont, pour certaines, les frontières excèdent largement celles de ce pays). Mais qu’on m’explique alors ce que les signes que Jean-François Copé veut rendre obligatoires ont à voir avec tout cela. Se raidir devant le drapeau, chanter la Marseillaise, ce n’est pas aimer la patrie, c’est exhiber les marques du patriotisme. Ceux qui, dans des années sombres de notre histoire, ont pactisé avec l’occupant étaient certainement attachés à ces signes, et leurs lointains héritiers d’aujourd’hui (dont, je lui en donne acte, Jean-François Copé ne fait pas partie) les brandissent à l’envi en s’auto-désignant complaisamment comme patriotes. Aimaient-il la patrie qu’ils contribuaient à martyriser ?

Et regardons d’un peu plus près ce qu’il en est de l’amour, puisque c’est d’amour qu’il s’agit. Lorsque nous aimons un être, nous l’aimons bien sûr en lui-même et il est pour nous irremplaçable ; cela ne nous empêche pas d’avoir en même temps une dilection spéciale pour tel ou tel de ses traits : la couleur de ses yeux, la finesse de ses mains, le soyeux de sa chevelure, la lumière de son sourire, l’élégance de ses manières, l’aménité de son caractère… Il en est de ces dilections particulières comme de notre attachement à la langue, à la littérature ou à tel ou tel lieu du ou des pays que nous aimons. Mais on connaît bien ces dérives où l’amour d’un être s’exprime sous la forme d’un attachement morbide à un objet lui appartenant, un vêtement, une chaussure – bref, ce qu’on appelle le fétichisme. Or je crains que l’attachement trop crispé à des signes soit au patriotisme ce que le fétichisme est à l’amour. Pourquoi alors, me dira-t-on, avoir évoqué Louis Dumont, qui apparemment n’était pas insensible à la Marseillaise ? Précisément parce qu’il n’en avait pas pour autant fait un fétiche, même si, comme toute son œuvre en témoigne, il se souciait du bien public (j’aurais peut-être à en reparler dans un autre post).

Par ailleurs, comment aimer la mère Patrie si elle se conduit avec vous non comme une mère mais comme une marâtre ? Lorsqu’il a été récemment question (et là, j’en conviens, Jean-François Copé et ses amis ne sont pas seuls en cause) d’introduire dans la constitution un article qui aurait abouti à traiter différemment ceux qui sont nés français et ceux qui le sont devenus, comment ceux-ci n’auraient-ils pas eu le sentiment amer que la nation à laquelle il avaient choisi d’appartenir s’était muée en marâtre ? Est-ce en leur demandant de chanter tous les lundis le chant de guerre de l’armée du Rhin qu’on aurait apaisé leur amertume ? Quant au sentiment de partager une communauté de destin, aucun signe ne le fera naître si cette communauté n’existe pas. Or qu’y a-t-il aujourd’hui de commun entre le destin d’un rejeton des beaux quartiers et celui d’un enfant des banlieues reléguées ? C’est de cela que nos hommes politiques doivent se soucier, et non de susciter artificiellement des sentiments qui, dans la triste réalité des choses, n’ont malheureusement guère lieu d’être. Leur tâche (qui est aussi notre tâche à tous, car nos politiques ont suffisamment fait la preuve de leur impéritie pour que nous cessions de tout en attendre) est d’œuvrer à faire advenir une autre réalité – une réalité plus juste. À la réalité de la justice, on nous a proposé une fois de plus de substituer des signes.

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