Michel Rocard : quelques souvenirs…

Michel Rocard aura été un peu à la Ve République ce que Mendès-France fut à la IVe : celui qui en sauva l’honneur (je mets De Gaulle à part, bien sûr). En tout cas, il est bien le seul homme politique dont j’aie des souvenirs auxquels je tiens.

Lors des présidentielles de 1969, il apportait une touche, sinon de couleur (il était trop austère pour cela), du moins de fraîcheur. Qu’on se rappelle un peu qui était candidat : Alain Krivine, auquel seule l’infinie médiocrité des candidats trotskystes de toutes obédiences qui se sont succédé lors des présidentielles suivantes donne rétrospectivement quelque lustre. Je me suis toujours demandé comment un tel homme avait pu s’égarer là, et trouvais désolant qu’il n’eût pas, comme son cousin Jean-Louis Krivine (dont j’avais aimé les Éléments de logique mathématique), employé sa brillante intelligente à des entreprises moins saugrenues. Jacques Duclos, dont les roulements d’r savoureusement pyrénéens ne parvenaient pas attendrir le bois dont sa langue était faite. Gaston Deferre, vieux politicien un peu maffieux dont la présence marquait combien la gauche officielle était vraiment tombée bien bas. Alain Poher, à qui cette particularité de la Constitution qui fait du président du Sénat le premier personnage de l’État en cas de vacance de la Présidence de la République avait donné une place pour laquelle il n’était pas fait. Je me souviens d’ailleurs à son sujet qu’un journaliste éprouva le besoin de nous mettre en garde (je cite de mémoire) : « Ne méprisons pas un homme qui est, après tout, le tombeur de De Gaulle. » La remarque ne faisait que rappeler la chétive estime en laquelle l’homme était tenu, et elle était, de plus, infondée : De Gaulle, qui avait démissionné en grand seigneur alors que la Constitution (sa Constitution) ne l’y contraignait pas, n’avait eu d’autre tombeur que lui-même. Georges Pompidou, qui avait certes le mérite d’être un homme cultivé (ce serait une rareté aujourd’hui ; je suis sûr qu’il aimait La princesse de Clèves), mais qui n’enthousiasmait pas les jeunes gens que nous étions alors. Du reste, il sut prouver bientôt, notamment dans sa façon de traiter son premier ministre Jacques Chaban-Delmas (vingt ans plus tard, Mitterrand allait faire de même avec son propre premier ministre) qu’il n’était qu’un vieux notable platement conservateur. Et puis il y avait Michel Rocard, le seul que nous écoutions sans avoir l’impression de perdre notre temps.

Je trouve curieux que les commentateurs disent aujourd’hui qu’il était alors gauchiste (avec ce que cela suppose d’étroitesse d’esprit et d’indifférence au réel). Bien sûr, il dirigeait le PSU, mais il y avait vraiment de tout dans ce drôle de parti. Des gauchistes, certes, qui gaspillaient leur agilité intellectuelle (le PSU n’était pas un parti d’imbéciles) dans des querelles byzantines où toutes les nuances du trotskysme s’opposaient à toutes celles du maoïsme (ça en faisait beaucoup) ; des gens comme Serge Mallet, trop tôt disparu dans un accident de moto, dont j’avais lu avec grand intérêt La nouvelle classe ouvrière et que j’allais écouter à Vincennes, où il donnait ses cours en blouson de motard ; des militants influencés par André Gorz, dont le livre Réforme et révolution m’avait appris à mon grand réconfort qu’on pouvait être de gauche sans être prisonnier de la rhétorique marxiste, et dont, des années plus tard, j’ai tant aimé, dans un tout autre registre, la Lettre à D ; des gens appartenant à cette espèce disparue qu’on appelait les Chrétiens de gauche (dans les deux variantes, protestante ou catholique). Michel Rocard présidait tout cela ! Qu’il ne fût pas un gauchiste étriqué se manifesta de curieuse manière dans un débat télévisé qui l’opposa le 6 juin 1970 à Edgar Faure. Un commentateur écrivit le lendemain qu’on aurait dû apporter quatre chaises aux débateurs, pour que chacun d’eux puisse s’asseoir entre les deux. C’était au moins le signe que l’un et l’autre avaient fait dans la demi-teinte. Pour dire vrai, Rocard n’avait pas été très à l’aise, face à un Edgar Faure roublard et fort de l’aisance de ceux qui n’ont ni conviction ni principe.

Durant les trois années pendant lesquelles il fut premier ministre, le rôle de gestionnaire auquel il se cantonna la plupart du temps me laissa parfois perplexe (« Eh oui ! Mesdames et Messieurs, nous gérons ! », s’exclama-t-il un jour devant le Parlement. Le rôle était donc assumé), mais j’ignorais alors que Mitterrand lui avait imposé des marges extrêmement étroites. Et j’avais de toute façon admiré l’élégance avec laquelle il avait, d’entrée de jeu, résolu l’affaire néo-calédonienne. Cela le rapproche de Mendès France, qu’on n’appela au pouvoir en 1954 que parce qu’on savait qu’il était, de tout le personnel politique, le seul d’une trempe suffisante pour faire face aux conséquences de la défaite de Diên Biên Phu. Cela le rapproche aussi, toutes proportions gardées, de De Gaulle.

La droite, toute à son incurable nostalgie des guerres coloniales, s’était pourtant employée à rendre la question presque insoluble, avec le concours en sous-main d’un Mitterrand qui s’y connaissait lui aussi en matière de guerre coloniale : j’appris bien des années plus tard qu’il avait, en tant que chef des armées, donné son feu vert au désastreux assaut de la grotte d’Ouvéa. Mesquin comme il savait l’être, il refusa ensuite de se mêler du référendum destiné à ratifier les accords de Nouméa, peu désireux qu’un succès trop grand ne vienne conforter la popularité de son premier ministre. Le risque de l’échec en devenait d’autant plus grand que, de son côté, la droite appelait à voter « non ». Louis Dumont, dont j’ai déjà parlé ici et dont j’aurai sûrement l’occasion de reparler, décida de faire entendre sa voix. Mettant de côté ses travaux savants sur la genèse de l’individualisme occidental, il publia dans Le Monde, puis dans Esprit, un texte appelant à voter « oui ». Il vaut la peine d’en relire un fragment :

Lorsque De Gaulle, en janvier 1961, demanda au pays son soutien pour faire la paix en Algérie, les intellectuels de gauche, Sartre en tête, qui désiraient la paix mais étaient aveuglés par leur préjugé à l’encontre de De Gaulle, appelèrent à voter « non ». Aujourd’hui un parti qui, cruelle ironie, se réclame de lui, attaque le référendum pour camoufler l’échec patent de sa politique stupidement réactionnaire en la matière. C’est la droite qui, cette fois, brouille le débat dans un intérêt partisan.

Le « oui » l’emporta, mais la participation fut médiocre : Mitterrand avait fait ce qu’il fallait pour. Et nous fûmes nombreux à être consternés quand, trois ans plus tard, après avoir attendu en vain un faux pas de son premier ministre, il le débarqua. Consternation encore quand il eut la perfidie de le faire trébucher lors des Européennes de 1994 en suscitant contre lui une liste dirigée par Bernard Tapie. Bernard Tapie ! Mitterrand n’était pas regardant dans le recrutement de ses hommes de main. Ou plutôt, en bon padrino, il savait choisir ses petites frappes.

Aujourd’hui l’hommage est unanime, comme il se doit. Et il reste à beaucoup d’entre nous le sentiment d’une chance perdue pour le pays et pour la gauche. Tant pis pour la gauche, qui, après tout, n’était pas obligée de lui préférer Mitterrand et sa rouerie. Dommage pour le pays.

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