Le burkini et les matamores

Le Conseil d’État vient de se prononcer, et c’est encore une occasion de mesurer combien cette institution est précieuse. Elle l’est d’abord parce que son existence même manifeste que la France est un pays où règne l’état de droit, tant il est vrai que, comme le politologue Jean Meynaud l’écrivait en 1958, « l’introduction d’une instance contre une disposition dont on conteste la légitimité juridique (en particulier le recours au Conseil d’État) constitue un trait caractéristique de l’état de droit ».

Mais il y a aujourd’hui une autre raison, plus circonscrite, de la trouver précieuse, c’est qu’elle vient, en invalidant l’arrêté dit « anti-burkini » de Villeneuve-Loubet, de nous sauver du ridicule dans lequel quelques matamores nous avaient plongés.

Récapitulons. Une série de malheurs a frappé le pays depuis plus d’un an, et elle n’est probablement pas près de s’interrompre tant il apparaît difficile de lutter contre le terrorisme. Pour le dernier en date de nos candidats déclarés à la Présidence de la République, les choses sont simples (du reste, pour lui, elles sont toujours simples) : tout est de la faute d’une gauche « tétanisée face à la barbarie ». Mais si la gauche est tétanisée, qu’on se rassure, une cohorte de maires pas vraiment de gauche a décidé de prendre les choses en main. Et ils ont lancé leurs hommes d’armes sur les plages pour, carnet de souches en main, faire reculer la barbarie. Faute de terroristes avérés, ils ont ainsi déniché quelques-unes de leurs sournoises propagandistes et les ont dûment enjointes à se conformer à nos valeurs.

C’est-à-dire à se dévêtir.

Des esprits chagrins diront peut-être qu’il est plus facile de malmener des mères de famille un peu bégueules que de neutraliser des tueurs munis de kalachnikovs, mais laissons-les se chagriner. De toute façon, même indirect, un tel coup, n’en doutons pas, va être fatal à la barbarie.

Et on a même fait d’une pierre deux coups. Car la tenue par laquelle ces égarées marquaient leur hideuse allégeance portait un stigmate supplémentaire : elle n’était pas « une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs » (je cite toujours l’arrêt de Villeneuve-Loubet). Heureusement, une fois les intéressées ramenées à une semi-nudité plus en accord avec la décence, l’outrage aux bonnes mœurs a pris fin.

Comme on l’aura compris, le voile dit « islamique » n’était pas mon sujet. J’aurai peut-être des occasions d’en parler, ou du moins de dire ce que j’en ai vu chez les Touaregs. Ce sont, n’en déplaise à la réputation qui leur est faite depuis le milieu du XIXe siècle, de pieux musulmans, mais les femmes chez eux étaient bien moins voilées que les hommes. Si tant est qu’on puisse dire qu’elles l’étaient : l’élégant fichu qu’elles nouaient sur leur tête mettait leur chevelure en valeur plus qu’elle ne la dissimulait. Et pour ce qui est d’être voilées, leurs voisines peules, musulmanes elles aussi, l’étaient encore moins. J’ose espérer que les choses n’ont pas trop changé depuis les années où je vivais là-bas, mais c’est une autre histoire. Aujourd’hui, je voulais simplement parler d’une poignée de matamores bougrement dépourvus de sens du ridicule.

 

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