Charles de Foucauld et les Touaregs

Le 1er décembre de l’année qui s’achève, il y avait cent ans que Charles de Foucauld était mort à Tamanrasset, abattu par un adolescent apeuré alors que, conduite par la confrérie senoussiste, une insurrection de grande ampleur avait soulevé la majeure partie des populations du Sahara et du Sahel contre l’occupant français. C’est là, au cœur du Sahara central, que le dégoût du monde et le désir d’abaissement l’avaient porté à s’installer onze ans plus tôt.

Sa vie a inspiré très tôt les fabricants de littérature sulpicienne. Leur représentant le plus connu reste René Bazin, qui a publié en 1921 Charles de Foucauld, explorateur du Maroc, ermite au Sahara, monument de componctueuse médiocrité dont Louis Massignon devait écrire en 1959 :

Foucauld coule dans le gouffre de la bondieuserie S. Sulpice. À laquelle il avait malheureusement été, comme sainte Thérèse de Lisieux, offert de bonne heure en victime. […] Il y a des jours où je regrette de n’avoir pas été réquisitionner pour sa “Vie” Louis Bertrand [auteur sur lequel le grand arabisant se faisait quelques illusions, si j’en juge par un lamentable Saint Augustin publié en 1913] au lieu du mélibéen René Bazin. […] Il nous aurait épargné les bonbons de candi bénit de la rue de Sèvres.

Le flot ne s’est jamais tari jusqu’à aujourd’hui, charriant année après année des ouvrages qui ont épaissi plutôt qu’éclairci l’énigme d’une âme qu’on devine hantée par la mélancolie, la haine de soi, l’intransigeance et une sombre démesure. On pouvait espérer que les choses changeraient une fois la béatification acquise, puisqu’il n’était dès lors plus besoin de défendre une cause désormais entendue (ou de l’attaquer : car il y eut aussi des procureurs, aussi peu respectueux des faits que les thuriféraires), mais il n’en a rien été. La célébration du centenaire de sa mort a même transformé le flot en un torrent où le mélibéen se double parfois du savonarolesque.

Foucauld avait pourtant suscité quelques authentiques travaux d’historiens, qui depuis deux ou trois décennies ont répandu de lui une image plus complexe et plus humaine que l’icône assez plate accréditée jusque-là par les tâcherons de l’hagiographie. Parmi eux, on doit citer en premier chef Antoine Chatelard, auquel nous devons un article pionnier dont je me suis beaucoup inspiré dans mes propres recherches, ainsi que deux livres dont l’un retrace l’itinéraire de Foucauld jusqu’à Tamanrasset et l’autre défait définitivement le tissu d’affirmations controuvées que les hagiographes ont tissé autour de sa mort. Antoine Chatelard appartient à l’ordre des Petits Frères de Jésus, ce qui prouve au moins – mais en est-il besoin ? – qu’on s’égarerait si l’on s’avisait d’opposer des auteurs « religieux », supposés comme tels incapables de résister à la propension sulpicienne, à des agnostiques censément seuls susceptibles d’un regard historien. Antoine Chatelard paie d’ailleurs cher sa lucidité car il est depuis plusieurs années la cible des anathèmes de l’abbé Jean-François Six, qui se pose en gardien jaloux et exclusif de l’héritage foucaldien.

Une raison d’espérer cependant. Le 1er décembre, le Centre culturel algérien a abrité à Paris un colloque dont le titre était tout un programme : « Charles de Foucauld pluriel. Une vie, une œuvre, une postérité ». Les contributeurs venaient des deux rives de la Méditerranée, rassemblés en premier lieu par l’intérêt qu’ils portaient aux travaux linguistiques de Foucauld. J’y ai particulièrement apprécié l’intervention de Mahfoud Mahtout, jeune et talentueux universitaire déjà connu pour la brillante thèse qu’il a soutenue en 2012 à l’Université de Rouen, et toutes les interventions étaient de bonne tenue. Autant dire que, si j’hésiterais à affirmer que l’ermite de Tamanrasset est devenu aux yeux des Touaregs le frère universel qu’il aspirait à être (encore que j’ai quelques raisons de penser que l’amenokal du Hoggar Moussa agg Amastan, quand même il n’a à aucun moment eu l’intention de se faire serviteur du même maître, a aimé et reconnu Foucauld, y compris dans sa dimension d’homme de Dieu et de serviteur de Jésus), le savant qu’il a été aussi est aujourd’hui universellement reçu. Universalité dont, du reste, les indices ne manquent pas.

Cet aspect de sa personnalité est tout sauf secondaire car on oublie trop souvent que, dès son arrivée au Hoggar en 1904, il entama un travail linguistique qui allait l’occuper jusqu’à l’heure de sa mort. Il y passait plus de onze heures par jour, et quand on songe de plus que, éloigné qu’il était de toute présence française, ses seuls interlocuteurs étaient touaregs, on s’aperçoit que sa vie baignait dans un univers langagier presque exclusivement touareg.

Il savait avoir encore du travail sur la planche lorsqu’un rezzou senoussiste a investi le fortin où il demeurait à Tamanrasset, mais le monumental Dictionnaire touareg-français qu’il avait achevé l’année précédente et l’admirable recueil des Poésies touarègues auquel avait mis la dernière main trois jours plus tôt suffisent à donner une manière de complétude à son œuvre scientifique, la seule de ses œuvres terrestres que la Providence lui ait permis d’achever.

C’est pourquoi, même ceux qui disent s’attacher à sa seule spiritualité passent à côté de l’essentiel s’ils négligent le versant touareg de sa vie.

Charles de Foucauld, Extrait d’un lexique touareg-français, 1905. Archives Foucauld, Maison diocésaine, Viviers

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2 commentaires

  1. Encore merci pour ce résumé parsemé de moments forts et qui s’achève sur le monumental Dictionnaire touareg-français. Rappelons qu’un autre militaire, Henri Gaden (1894-1939) a consacré la fin de sa vie à un monumental dictionnaire du Pulaar, la langue des Peuls/FulBe de Sénégambie dont seule une petite partie a été publiée. Il n’a pas eu d’hagiographes mais vient de faire l’objet d’une bonne biographie de Roy Dilley « Nearly Native, Barely Civilized « (2014, trad 2015),

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    1. Merci pour ce commentaire, cher Jean.
      Heureux Gaden, s’il n’a pas eu d’hagiographes: au moins, il est possible d’en parler sereinement, ce qui est difficile pour Foucauld, tant le champ est encombré par la prose gluante des thuriféraires. Et il faudrait que quelqu’un s’occupe de la publication de son dictionnaire. Le Dictionnaire touareg-français a dû attendre 1951 et 1952 (soit 35 ans après la mort de Foucauld) pour être (excellemment) publié. Combien le Dictionnaire de Gaden devra-t-il attendre?

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