Les petitesses d’un candidat

Monsieur Dupont-Aignan ne supportait pas qu’on l’appelle un « petit candidat ». Sourcilleux sur le point d’honneur, il a quitté théâtralement un plateau de télévision pour protester hautement contre le traitement, condescendant à ses yeux, qui lui était fait par la presse. Nous nous étions habitués à l’aigreur de sa voix, à la précipitation de son débit, au péremptoire de son propos, bref à tout ce qui signale l’homme de ressentiment. Et voilà aujourd’hui que nous avons peine à le reconnaître : il baigne dans une espèce de béatitude, se rengorge face aux foules et reçoit leurs vivats avec les gestes bienveillants d’un pontife. Pensez donc ! Si les choses se passent comme il l’espère, le petit candidat sera premier ministre.

Et tandis que, ne sachant s’il fallait m’en peiner ou m’en amuser, je le voyais se pavaner ainsi sur les tréteaux, je songeais à cette admirable pièce de Robert Bolt dont Fred Zinneman a tiré un film oscarisé en 1967, A man for all seasons. L’intrigue reprend l’histoire de Thomas More, depuis son élévation à la charge de chancelier par le roi Henri VIII en 1529 jusqu’à sa condamnation à mort en 1535. Intransigeant sur ses principes, le Thomas More de Bolt n’a cependant pas vocation au martyre. Il désapprouve le divorce d’Henri VIII d’avec Catherine d’Aragon, et surtout la prétention du roi à se faire chef de l’Église d’Angleterre. Mais s’il manifeste sa désapprobation en demandant à être relevé de sa charge, ce que le roi finit par accepter en 1532, il prend garde de ne pas l’expliciter. C’est cependant là un silence qui, comme le dit l’un des protagonistes de la pièce, résonne dans toute l’Europe – chose que le roi ne peut supporter. D’où le procès, qui aboutira à la condamnation.

Mais le personnage qui m’intéresse ici est Richard Rich, qu’on voit apparaître dès après le prologue. C’est alors un jeune homme ambitieux, il fait l’antichambre des grands dans l’espérance d’accéder à une position, habité qu’il est par le ressentiment de ceux qui n’en peuvent plus d’être tenus pour rien. Thomas More, qui va bientôt être nommé chancelier, le reçoit cependant à sa table, le tient pour son ami et lui prodigue ses conseils avec une paternelle bienveillance : Pourquoi ne pas accepter ce poste de professeur à Cambridge que le doyen de Saint Paul est disposé à vous offrir ? Rich se cabre : il n’est pas un petit candidat à un simple poste d’enseignant.

Nous retrouvons Rich à la fin de la pièce. Thomas More fait face à ses juges. La séance est présidée par le duc de Norfolk, tandis que Thomas Cromwell est en charge de l’accusation. Celui-ci sait qu’il lui faut produire un témoin susceptible d’attester que More a expressément refusé de considérer le roi comme chef de l’Église d’Angleterre – témoin qui sera forcément faux puisque l’accusé s’est toujours tu sur ce point. On en a tout de même trouvé un, que Cromwell fait entrer ; c’est Richard Rich. Il apparaît, précisent les didascalies, avec la splendide apparence et tous les attributs du dignitaire qu’il est devenu. Et il livre le témoignage qu’on attend de lui : Oui, Thomas More a bel et bien dit que le parlement n’était pas habilité à faire du roi le chef de l’Église d’Angleterre. Tout le monde comprend que la condamnation est acquise. Ceci fait, Rich quitte la barre et se prépare à partir, mais More prend la parole.

MORE : J’ai une question à poser au témoin (Rich s’arrête). Quel est ce collier que vous portez au cou ? (Rich lui fait face avec réticence). Puis-je le voir ? (Norfolk fait signe à Rich de s’approcher. More examine le médaillon). Le dragon rouge. (s’adressant à Cromwell) : qu’est-ce que cela ?

CROMWELL : Sir Richard vient d’être nommé Attorney Général pour la province de Galles.

MORE (regardant Rich dans les yeux : avec peine et amusement) : Pour la province de Galles ? Richard ! Même pour gagner le monde entier, il ne sert à rien de perdre son âme… Alors, pour la province de Galles ! (For Wales ? Why, Richard, it profits a man nothing to give his soul for the whole world… But for Wales – !)

Et pour Matignon !

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