Pouvoir et châtiment. La leçon de Socrate

La cité idéale dont Platon esquisse le projet dans sa République n’a assurément pas grand chose à voir avec le monde fort peu idéal où nous nous débattons. Mais peut-être y a-t-il malgré tout quelque leçon à y puiser. Comme on le sait, le dialogue mis en scène par Platon se passe au Pirée, chez le vieux Kephalos. La discussion en vient très vite à porter sur la nature de la justice. Qu’est-ce qu’être juste ? Qu’est-ce que la justice ? Ce sera le sujet de tout l’ouvrage. Une bonne partie du livre 1 est consacrée à l’argumentation du sophiste Trasymache, qui soutient une conception cynique de la justice. Partout, dit-il, ceux qui ont le pouvoir établissent des lois qui leur sont favorables, et présentent comme juste ce qui est conforme à ces lois, injuste ce qui ne l’est pas. De sorte que, dans les faits, est juste ce qui convient aux puissants et leur est profitable, injuste ce qui leur nuit (les Trasymache sont légion aujourd’hui encore, mais c’est une autre histoire).

L’argumentation est brillante, assez bavarde (le personnage s’écoute un peu parler) et, dans ce premier livre, Socrate ne fait que commencer à la contrer. L’un de ses arguments est que, si l’exercice du pouvoir était aussi profitable que Trasymache l’affirme, on ne comprendrait pas pourquoi personne n’a envie de l’exercer à moins d’y gagner un salaire. À l’art de gouverner, les responsables politiques sont donc obligés d’adjoindre un autre art, que Socrate appelle l’art du mercenaire (il étend d’ailleurs sa remarque à tous les arts, qui ne profitent en eux-mêmes qu’à ceux pour le compte de qui on les pratique et non au praticien : ainsi, l’art médical est destiné à faire du bien au malade et non au médecin, et le médecin n’en tire un bénéfice qu’à la condition de pratiquer en plus l’art du mercenaire ; d’ailleurs, on reste médecin même si l’on travaille gratuitement, ce qui prouve bien que ce n’est pas l’art médical en tant que tel qui procure un bénéfice au médecin).

Or, poursuit Socrate, pour celui qui exerce le pouvoir, il y a trois sortes de salaire : l’argent, les honneurs, et le châtiment auquel il s’exposerait s’il ne l’exerçait pas. C’est là qu’intervient Glaucôn, l’un des protagonistes (qui se trouve être le frère de Platon). Sans le traduire mot à mot, je vais maintenant suivre le texte d’aussi près que possible.

Glaucôn : Comment peux-tu dire cela, Socrate ? Pour les deux premiers salaires dont tu parles, je vois ce que tu veux dire, mais pour ce qui est de ce « châtiment » que tu ranges dans la catégorie des salaires, je ne comprends pas de quoi tu parles.

Socrate : Eh bien, c’est que tu ne connais pas le seul salaire qui pousse les gens de bien à briguer le pouvoir. Comme tu le sais, être intéressé ou ambitieux est tenu avec raison pour blâmable. C’est pourquoi, ce n’est pas pour un profit matériel que les gens de bien acceptent d’exercer des responsabilités : ils ne voudraient pas passer pour des mercenaires en exigeant un salaire, ou pour des voleurs en gagnant des profits occultes. Ils ne recherchent pas non plus les honneurs car ils n’ont pas ce genre d’ambition. Si quelques-uns d’entre eux recherchent malgré tout le pouvoir, c’est qu’ils y sont contraints par la nécessité ou par la crainte d’un châtiment. Et y a-t-il pire châtiment que d’être gouverné par plus mauvais que soi ? Ce n’est donc pas parce qu’ils y trouvent leur compte ou parce que le pouvoir leur est agréable que les gens de bien gouvernent, mais par crainte de ce châtiment-là. À tel point que s’il existait une cité composée uniquement de gens de bien, on ne s’y battrait pas comme chez nous pour exercer le pouvoir, mais pour ne pas l’exercer.

Les gens de bien, quand d’aventure ils postulent des postes de responsabilité, ne le feraient donc que par crainte de ce châtiment terrible qu’est le fait d’être gouverné par des médiocres. Existe-t-il de tels hommes ? J’en ai assurément rencontré dans le petit milieu universitaire auquel j’appartiens. Les postes de responsabilité n’y apportent que des tracas ; mais il se trouve toujours des collègues pour dire : autant que je me charge de ce faix, pour éviter que des médiocres ou des corrompus (il y en a, dans ce milieu aussi : ne jetons pas trop vite la pierre aux politiques) ne le fassent à ma place.

Mais les responsabilités politiques, la direction des affaires nationales ? Peut-être. Relisons en effet les Mémoires d’espoir. Nous sommes au 28 mai 1958, les parachutistes d’Alger ont mis la quatrième République à l’agonie. René Coty s’apprête à nommer De Gaulle président du Conseil mais il souhaite, pour que les choses se fassent dans les règles, que l’impétrant s’entretienne au préalable avec les présidents des deux chambres. Entrevue tendue. Le général exige les pleins pouvoirs pour les six mois qui viennent. Le président du Sénat y consent, celui de l’Assemblée nationale s’y oppose. Et De Gaulle : « Eh bien ! si le Parlement vous suit, je n’aurai pas autre chose à faire que vous laisser vous expliquer avec les parachutistes et rentrer dans ma retraite en m’enfermant dans mon chagrin. » En l’occurrence, le châtiment serait double : le pays serait condamné à la guerre civile et le postulant au chagrin (chagrin, n’en doutant pas, de voir le pays à la dérive, et non simple dépit de prétendant éconduit : il s’agit donc bien du châtiment envisagé par Socrate). Mais les candidats aux fonctions suprêmes ne s’appellent pas tous De Gaulle, et nous sommes donc ici dans un cas limite.

Restent toutes les situations qui sont, si l’on peut dire, le symétrique de cette république idéale où les gouvernants ne se chargent du poids de l’État que de mauvais gré, et uniquement pour l’empêcher de tomber aux mains de gens sans valeur. Ce sont celles où les gouvernés ne votent qu’en traînant les pieds, et uniquement pour barrer la route à des candidats dont ils craignent le pire. Mais est-ce vraiment le symétrique de ce dont parle Socrate ? Voter, c’est pour les citoyens (qui forment, rappelons-le, ce que Rousseau appelait le Souverain) exercer la part de pouvoir qui leur est impartie. Beaucoup y répugnent, comme l’indiquent les taux d’abstention qui s’accroissent d’élection en élection. Et ceux qui surmontent leur répugnance ne semblent guère s’y résoudre que par crainte du châtiment auxquels ils savent s’exposer s’ils laissent à d’autres le soin de le faire à leur place.

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