La cathédrale que je n’ai pas su aimer

Il est des universitaires dont Pierre Bourdieu dit quelque part que leur notoriété ne tient qu’à leur position institutionnelle. Dès qu’ils sont partis à la retraite, leur nom est oublié, leurs travaux disparaissent des bibliographies. Michel Maffesoli est de ceux-là : on n’entendait plus beaucoup parler de lui depuis quelques années. Le Monde lui a néanmoins accordé après l’incendie de Notre Dame un entretien où il s’écrie, vibrant, inspiré et verbeux comme à son habitude : « Dans ce balancement d’époque, dans ce qui est en jeu, pour le meilleur et pour le pire, on voit resurgir ce que l’on avait évacué : une dimension religieuse, spirituelle du monde. »

Il proteste d’ailleurs, quand le journaliste le désigne comme sociologue : « Mais ne dites pas de moi que je suis sociologue ! J’essaye de penser, au-delà des catégories et des enfermements disciplinaires. J’apprends beaucoup de la poésie, j’apprends de la mystique, de la théologie, de la philosophie, etc. » Dont acte. Cela ne l’empêche tout de même pas de rappeler longuement ensuite qu’il a eu naguère l’occasion de préfacer Les formes élémentaires de la vie religieuse de Durkheim. La préface, comme chacun sait, est un genre qui a ses lois, la plus impérative étant que le préfacier doit s’effacer devant le préfacé. Celle de notre non-sociologue (puisque c’est lui qui le dit) n’est pas tout à fait conforme à ces lois. Elle n’est pas une introduction au livre de Durkheim, mais à l’œuvre de Michel Maffesoli. L’homme est ainsi.

Je n’aurais cependant pas fait l’effort d’écrire ce texte si c’était seulement pour parler de tel ou tel petit faiseur de notre monde académique, mais parce que je m’interroge, comme nous tous, sur ce que nous avons éprouvé lorsque nous avons vu les flammes ravager Notre Dame. Ce fut un chagrin pour beaucoup d’entre nous. S’agissait-il pour autant du surgissement d’une dimension religieuse du monde ? Certain évêque d’Hippone ne l’eût pas pensé. Rappelons-nous comment, dans l’un des sermons qu’il prononça en 410 après que les Wisigoths d’Alaric eurent mis Rome à sac, il vitupérait les chrétiens de Carthage sur leur peu de foi, eux qui pleuraient et s’affligeaient « parce que des pierres et des morceaux de bois s’étaient effondrés ».

Pleurer parce que des pierres et des morceaux de bois s’étaient effondrés, n’est-ce pas exactement ce que nous avons fait ? Parler de retour du religieux – chose que Maffesoli n’a, il est vrai, pas été le seul à faire – est donc un peu rapide. En tout cas, ce n’est pas ce qu’Augustin aurait fait. Bien sûr, nous gémissions aussi, au-delà de ces pierres et ces morceaux de bois, sur ce dont ils étaient à nos yeux le signe. Unanimes dans le chagrin, nous aurions cessé de l’être s’il avait fallu mettre un mot sur cet au-delà. Alors je ne le ferai pas.

À ce sentiment que nous partagions tous, s’en est pour moi ajouté un autre lorsque, le lendemain (j’en aurais été incapable le premier soir), je me suis approché de la cathédrale blessée. J’avais eu longtemps le snobisme de penser qu’elle n’était, après tout, pas la plus belle de toutes, que celles de Reims, d’Amiens ou de Chartres la surpassaient de beaucoup. Mais je me suis aperçu, comme si son décharnement me rendait plus sensible la fragile finesse de ses traits, que j’avais été bien stupide, et que la beauté ne se mesure pas. La mélancolie un peu honteuse qui s’est emparée de moi ressemblait à ce qu’on peut éprouver lorsqu’une personne jusque-là mal aimée vous quitte. Vous comprenez alors que sa présence silencieuse et fidèle vous était infiniment plus précieuse que vous ne l’admettiez. Vous voudriez la supplier de revenir, lui promettre que désormais vous saurez l’aimer comme elle le méritait, mais c’est trop tard, elle ne reviendra pas.

Notre Dame ne reviendra pas. Il faut avoir la juvénile impétuosité de notre président pour imaginer qu’elle puisse être rebâtie en cinq ans. Combien de temps cela prendra-t-il ? Quinze ans ? Vingt ans ? Plus ? Mes fils la verront sans doute se dresser à nouveau, intacte et belle comme je n’avais pas su la voir. Mais moi, probablement pas.

Cliché Gabriel Casajus et Gaby Rollin

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