J’ai déjà eu l’occasion ici même d’évoquer la sirupeuse prose que les hagiographes n’ont cessé depuis sa mort de déverser sur Charles de Foucauld. Mais les procureurs n’ont pas été en reste, peu soucieux eux non plus de rigueur historique. Ils ont commencé à apparaître lorsque la suffisance de l’Occident s’est transmuée en mauvaise conscience, et leur zèle à rendre leurs sentences trahissait parfois en eux les apologistes déçus ; car si le crime de Foucauld est d’avoir sous-estimé l’injustice du colonialisme, il fallait que l’homme fût vraiment hors du commun pour qu’on lui refusât une prescription accordée sans discussion à un Lyautey ou un Laperrine. Citons comme exemple ces mots d’un polygraphe dérangé dans ses sulpiciennes certitudes par la publication, en 1954, des lettres (assez anodines si on les replace dans le contexte de l’époque) de Foucauld à Laperrine : « Qu’on ne me raconte plus d’histoires sur le père de Foucauld, ce saint homme, ce contemplatif héroïque : il ne vivait qu’en Dieu, paraît-il, et il est mort en martyr du Christ. J’ai donné à plein dans ce scénario sans l’ombre d’un soupçon et avec toute l’émotion qu’il implique. […] La violente secousse que m’ont value ces lettres, je n’en suis pas encore remis. Quelque chose comme une déception affreuse. » Voilà pour l’apologiste déçu, dont la soudaine et complaisante colère est à la mesure de la longue naïveté. Mentionnons encore, plus récent, le curieux livre du militant non-violent Jean-Marie Muller, qui découvrait avec effroi que Foucauld n’avait pas été un Gandhi. Que le moine de Tamanrasset n’ait pas été un apôtre de la non-violence, c’est certes difficile à contester, et on n’avait d’ailleurs pas attendu Jean-Marie Muller pour s’en apercevoir. Mais je crois qu’il n’est pas de livre qui fasse plus nettement apparaître que les procureurs sont avant tout des apologistes rentrés. Ce dont l’auteur s’affligeait, c’est au fond de ne pouvoir faire figurer le portrait de Foucauld dans la galerie de ses grands hommes. Lui aussi ne songeait qu’au procès en béatification, sa seule différence avec les thuriféraires étant qu’il avait préféré y jouer les avocats du diable.
Avec la vogue actuelle du déboulonnage des statues, d’autres procureurs sont apparus, ce qui nous donne un nouveau festival d’affirmations controuvées, affirmations dont nous avons souhaité, Paul Pandolfi et moi, relever quelques échantillons. Nos propos ayant fait l’objet d’une tribune sur le site du Monde, je ne puis les reproduire ici, et me contenterai donc de renvoyer à cette tribune, qu’on pourra trouver ici.
