La naïade de marbre

Un vieil ami qui met la dernière main à un ouvrage consacré au nu dans l’art m’a demandé d’ajouter un mot à l’épilogue qu’il projetait. Cet épilogue est consacré à un monument sétifien qui a connu bien des vicissitudes depuis la vague islamiste. En 1898, la colonie avait élevé au-dessus d’une source appelée ‘aïn el-fwara, « la source jaillissante », une fontaine ornée d’une naïade dénudée à l’antique, que des fanatiques s’acharnent régulièrement à marteler au nom de la pudeur. Sachant que, de par mon passé sétifien, ce monument était pour moi un souvenir d’enfance, le mot qu’il m’a demandé pour l’insérer dans son épilogue devait évoquer le souvenir que j’en avais. Voici ce que je lui ai proposé :

« Pour nous, ‘aïn el-fwara, c’était “la Fontaine romaine”, et sa naïade de marbre eût alors été bien incapable de susciter en moi les émotions qui égarent aujourd’hui nos Savonarole de l’islam. Nous passions devant elle lorsque nous allions au jardin d’Orléans, un parc arboré resté jusqu’à aujourd’hui – sous le nom de jardin de l’émir Abdelkader –, un lieu de promenade. Nous jouions, mes frères et moi, dans ses allées peuplées de statues antiques parmi lesquelles seul me reste en mémoire un buste de Jupiter peu susceptible de troubler la pruderie des fidèles et qui a depuis migré vers le musée archéologique de la ville.

Elle était aussi sur la route de la salle des fêtes où nous nous rendions en famille assister au concert du nouvel an ; elle n’était pas non plus très loin du théâtre municipal où notre mère se produisait parfois dans une chorale.

Tout cela la faisait appartenir au côté riant et férié de la ville. Pour atteindre le côté studieux, il fallait quitter la place Joffre dont elle occupait le centre, descendre les arcades de l’avenue Clémenceau et atteindre le lycée Albertini – que j’ai fréquenté dès le cours élémentaire.

Il faut croire que certains souvenirs sont plus précieux que d’autres : quand je suis revenu bien des années plus tard passer quelques jours à Sétif, je ne crois pas avoir poussé mes pas jusqu’au lycée Albertini, lequel avait, comme il se doit, changé de nom. Nous étions en 1971, c’est-à-dire que la silencieuse occupante de l’ancienne place Joffre n’avait pas encore subi d’autres outrages que ceux du temps. J’ai goûté un sorbet au citron non loin d’elle, dans l’un des petits cafés de la place, peut-être celui qui s’appelle aujourd’hui le café Aïn Fouara. »

Cliché de habib kaki 2, gracieusement mis par lui dans le domaine public

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