Un autre 23 juin, où Albion avait été généreuse

Nos amis britanniques ont donc choisi, ce dernier 23 juin, de quitter l’Union européenne. Fort bien. Comme on dit, le peuple s’est prononcé et il est souverain. On n’insistera pas sur le rôle joué dans la campagne par quelques démagogues dont le plus extravagant a aussitôt refusé d’assumer les conséquences du vote – percevant, mais un peu tard, qu’elles allaient être désastreuses –, tandis que le plus haineux admettait tranquillement avoir menti sur un point essentiel, avant, à son tour, de quitter le navire qu’il avait sabordé.

Tout cela fait d’autant plus frémir que, bien pourvus comme nous le sommes nous-mêmes en démagogues de droite ou de gauche extrêmes, si nos dirigeants s’égaraient un jour à organiser chez nous un référendum comparable, il aurait de bonnes chances de donner le même résultat. Avec, cette fois-ci, vu que la France est l’un des six pays fondateurs de l’Union européenne, des conséquences encore plus désastreuses.

Mais nos amis d’Outre-Manche n’ont pas cessé pour autant d’être européens, à moins de penser qu’ils ne l’étaient pas avant 1973. Ils n’ont pas davantage cessé d’être nos amis. Patrick Weil l’a utilement souligné dans un article de son blog, où, entre autres choses, il nous rappelle comment, à l’heure où la France s’effondrait, Churchill proposa « l’union du peuple français et du peuple britannique au sein d’une même nationalité ». Voilà qui n’était pas vraiment un signe de repli sur soi. Le gouvernement français, en dehors du sous-secrétaire d’État à la Défense nationale et à la Guerre – un certain Charles de Gaulle –, repoussa la proposition du pied et s’empressa de capituler.

Cette sagace remarque m’a incité à me replonger dans cette période, et mon attention a été retenue par ce qui s’est passé un certain 23 juin, cinq jours après que celui qui n’était plus désormais qu’un proscrit auquel ses supérieurs allaient bientôt notifier une condamnation à mort par contumace, eut lancé depuis les locaux de la BBC l’appel que l’on sait. Churchill avait d’emblée compris qu’il fallait miser sur cet officier venu à lui les mains vides, riche seulement de sa détermination à « assumer la France » (ce sont les termes que l’intéressé utilisa plus tard dans ses Mémoires) et de son amertume d’avoir vu l’armée française s’effondrer en quelques jours, par la faute de chefs restés sourds à tous les avertissements que, de livre en livre, il leur prodiguait en vain depuis plusieurs années. Mais lisons ce que l’homme écrivit après la guerre :

Dès le premier instant, j’avais entretenu M. Churchill de mon intention de provoquer, si possible, la formation d’un « Comité national » pour diriger notre effort de guerre. Afin d’y aider, le gouvernement britannique faisait, le 23 juin, publier deux déclarations. La première déniait au gouvernement de Bordeaux le caractère de l’indépendance. La seconde prenait acte de la formation d’un Comité national français et manifestait par avance, l’intention de le reconnaître et de traiter avec lui en toute matière relative à la poursuite de la guerre.

Tant qu’à me souvenir d’un 23 juin dans l’histoire, je veux que ce soit ce 23 juin-là, où Albion fut généreuse et où son chef fut tout sauf un démagogue. Et je ne veux pas renier le souvenir des années que j’ai passées là-bas, quand le Social science Research Council m’offrit à deux reprises une fellowship, ni oublier les amis que je m’y suis faits alors. Je ne leur ai pas encore écrit pour leur dire ma sympathie, craignant peut-être d’apprendre que l’un ou l’autre d’entre eux a voté pour le Brexit, ce qui me chagrinerait beaucoup. Mais, même si c’était le cas, nous aurons bien, un jour où l’autre, l’occasion de nous retrouver dans l’un des pubs que nous fréquentions au cours de ses années, et d’en discuter devant une bière, friendly.

1 commentaire

  1. Voilà qui est un joli pas de côté et permet en effet de se rappeler l’Angleterre qu’on aime et à qui l’on doit tant. Quant aux amis d’Oxford, tous ceux que j’ai rencontrés la veille même du vote étaient terriblement inquiets, angoissés même, à l’idée de ce qui a fini par arriver.

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