De tous les nouveaux venus dans le palais Bourbon, Cédric Villani est certainement l’un des plus fascinants. Est-ce parce qu’il semble tout droit sorti d’un roman du xixe siècle qu’on songe à Évariste Gallois, jeune mathématicien génial lui aussi, qui disparut à vingt ans dans un duel après avoir, selon la légende, passé sa dernière nuit à jeter les bases de la théorie des groupes ? Et que dire de l’araignée qu’il porte au revers de sa veste, esquivant dans un sourire les questions qu’elle suscite ?
La légèreté rieuse, et bienveillante au fond, avec laquelle il s’est joué d’un Mélenchon avide de classer les uns et les autres dans les petites cases de sa sociologie de bazar, m’a donné envie de lire Théorème vivant. J’y ai retrouvé le même sourire, la même légèreté (et la même intelligence, cela va sans dire). C’est un livre sans rien en lui qui pèse ou qui pose, dont on sort comme d’un rêve, et le charme persiste longtemps : aérienne gracilité dans le maniement des concepts, aptitude à s’émerveiller de tout – de mangas ou de musique gothique tout autant que de mathématiques, du reste.
Cet esprit d’enfance, je l’avais déjà rencontré chez d’autres mathématiciens. À commencer par Laurent Schwartz, dont La théorie des distributions fut il y a bien longtemps un de mes livres de chevet. La différence avec Théorème vivant, outre, bien sûr, qu’il s’agit cette fois d’un livre de mathématiques et non de la relation d’une recherche, est que le paysage y est lumineux et apaisé. Un panorama infiniment vaste là encore, mais tel qu’il se révèle au chercheur lorsque les ronces ont été arrachées, les routes ouvertes, les ponts construits, alors que Villani se montre ouvrant son chemin dans la broussaille et la pénombre. La couverture du livre s’ornait de la photographie d’un papillon qui, tout comme aujourd’hui l’araignée de Villani, ne laissait pas de nous intriguer.

J’avais d’abord cru, de la part de l’auteur, à la discrète suggestion d’une parenté entre le palais immatériel qu’il avait construit et la fragile architecture d’une aile de papillon. Aurais-je su à l’époque ce que Virginia Woolf écrivit dans son journal le 8 avril 1925 (The thing about Proust is his combination of the utmost sensibility with the utmost tenacity. […] He is as tough as catgut and as evanescent as a butterfly’s bloom) que j’aurais été conforté dans mon jugement, tant il est vrai que certains grands mathématiciens ont dans leur finesse et leur ténacité quelque chose de proustien.
Mais je me trompais. Un jour que nous l’interrogions là-dessus à la sortie d’un séminaire, il avait d’abord fait le cachottier, comme Villani avec son araignée : « Ah ça, je vous le dirai plus tard… », puis s’était ravisé : « Ne savez-vous pas que je collectionne les papillons ? » J’avais cherché des explications bien trop contournées. J’ai appris plus tard que sa collection, aujourd’hui dispersée dans deux ou trois musées, est tout aussi grandiose que la théorie qui lui avait valu la médaille Fields – plus de vingt mille espèces, dont quelques-unes portent son nom. L’homme était donc aussi un entomologiste. Je ne crois pas que Cédric Villani en soit un, malgré son goût pour les araignées, mais la légèreté de Théorème vivant n’est pas sans évoquer la poudre qui colore les ailes d’un papillon. Les mathématiciens ne sont décidément pas gens qu’on enferme dans des petites cases.
Pour ceux qui auraient loupé la réponse de Cédric Villani aux attaques de Mélenchon sur son incompétence en matière de contrats de travail :
Cédric Villani @VillaniCedric
Cher @JLMelenchon, Directeur de l’IHP, j’en ai vu des contrats de travail… mais c’est tjs un plaisir de recevoir des cours particuliers ! https://twitter.com/BFMTV/status/877094424110673920 …
12:17 – 20 Jun 2017
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Merci pour cette note de bas de page, chère Véronique. Elle manquait.
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