Une stèle numide au Père Lachaise

Mes cheminements dans l’Est de Paris m’ont conduit, au début de novembre, du côté du Père Lachaise. Le monument d’Allan Kardec se devinait de loin à l’habituel attroupement de dévots venus déposer l’hommage de leurs fleurs, et j’ai préféré l’éviter. Point de dévots, en revanche, devant la chapelle néo-gothique où les restes d’Héloïse et d’Abélard reposent depuis exactement deux siècles, mais des touristes anglophones qu’un guide bonimentait sans grand souci d’exactitude (As you know, Abelard was a monk… – à l’époque où l’intéressé a connu Héloïse, ce n’était pas encore le cas). Ni touristes ni dévots pour la tombe d’Henri Duveyrier, que je suis probablement le seul, depuis le temps déjà lointain où la Société de Géographie y a fait apposer une plaque rappelant au passant qu’il fut l’« explorateur du pays touareg », à venir visiter de temps à autre.

C’était là autant de stations que j’avais déjà faites, des places que je reparcourais pour y saluer le souvenir de promenades antérieures et non pour y trouver du nouveau. Il allait pourtant m’en advenir. Car, à la longue liste des alphabets que je savais représentés en ces lieux (sans parler des écritures idéographiques), j’ai appris ce jour-là qu’il fallait en ajouter un autre, venu des pays autrefois parcourus par Henri Duveyrier.

L’inscription était là, voisinant avec l’alphabet latin, en lettres dorées sur une tombe de marbre noir. Pour être exact, elle n’était pas écrite en tifinagh (puisque tel est le nom, presque passé en français, que les Touaregs donnent aux caractères de leur alphabet) mais dans ce qu’on appelle des néo-tifinagh. Une création due pour l’essentiel à Mohand Aarav Bessaoud, qui fut de 1966 à 1978 le bouillant et brouillon secrétaire d’une association fondée à Paris sous le nom d’« Académie berbère d’échanges et de recherches culturelles ». Reprenant les caractères en usage au Hoggar (les tifinagh varient un peu d’une région à l’autre du pays touareg), qu’il ne connaissait guère que par les œuvres de Charles de Foucauld, il avait modifié ceux dont la forme lui paraissait mal adaptée à une écriture cursive et ajouté des voyelles – car l’alphabet touareg, si l’on excepte le point, d’usage facultatif, qui peut servir à noter une voyelle en fin de mot, est exclusivement consonantique.

Cliché Sophie Archambault de Beaune

Ce point est devenu le a du nouvel alphabet, et on en voit plusieurs occurrences dans notre inscription. Pour le u et le i, Mohand Aarav Bessaoud avait repris le : et le ε dont les Touaregs se servent pour transcrire le w et le y (prenons garde que y, tel qu’il se prononce dans « yeux » par exemple, est bel est bien une consonne, que les phonéticiens appellent le yod) – ce qui l’obligeait à créer des signes nouveaux pour transcrire les consonnes w et y. Le = qu’il avait choisi pour w n’était pas un choix très heureux car ce signe n’est pour les Touaregs qu’une variante du :, de sorte que, dans ce nouvel alphabet, ils ne peuvent pas distinguer le u du w. Le Π adopté pour y (on en voit une occurrence dans notre inscription, en tête du deuxième mot) leur serait tout aussi incompréhensible, vu que Π, Λ, ∨, ∩ et ∪ sont pour eux autant de variantes d’une même lettre, qui se lit d au Hoggar. Mais ces maladresses ne sont peut-être que le lot inévitable des créateurs d’alphabets : ceux que les Grecs ont bricolés au VIIIe siècle avant J.-C. devaient être à peu près illisibles pour les Phéniciens auxquels ils les avaient pourtant empruntés.

Moyennant quoi, notre inscription se lit Amusnaw Ydir Amazit, où amusnaw est le mot kabyle pour « homme de savoir » (les Touaregs diraient emusan, où on reconnaît la même racine). Pour le w de Amusnaw, le lapicide a préféré l’usage touareg à celui préconisé par Mohand Aarav Bessaoud. Sa transcription de Ydir me paraît un peu bizarre. Il a suivi l’orthographe française du mot, où y est une voyelle et non une consonne (essayez de dire « Ydir » en prononçant le y comme dans « yeux », vous verrez que c’est impossible), alors qu’il aurait dû suivre la prononciation kabyle et écrire Idir, ou peut-être Yidir, ou bien encore insérer un schwa (voyelle prévue par Mohand Aaraw Bessaoud) entre le y et le d. Mais ne lui en faisons pas trop le procès. Au moins, les tifinagh ont fait, grâce à lui, leur apparition au Père Lachaise. Et, par la même occasion, l’alphabet punique. Il faut savoir, en effet, que les alphabets touaregs sont les lointains descendants d’alphabets qu’attestent plus d’un millier d’inscriptions recueillies dans toute l’Afrique du Nord, depuis la Libye occidentale jusqu’aux îles Canaries. Les spécialistes ont pris l’habitude de les appeler « libyques » mais on pourrait aussi bien les dire « numides » car la région où ces inscriptions sont les plus abondantes recouvrent à peu près le pays que les Anciens appelaient la Numidie. Or, on a toutes les raisons de penser que les Numides ont créé leurs alphabets, quelque part entre le XIe et VIe siècle avant J.-C., en s’inspirant de l’alphabet punique – une variante tardive de l’alphabet phénicien. Ils lui ont emprunté plusieurs lettres, parfois en les modifiant un peu, et ont composé les autres en leur donnant une forme géométrique aussi simple que possible. Sur notre inscription, le z et le t de Amazit dérivent tout droit du phénicien. Le lapicide a fait aussi figurer ce z en médaillon car il est devenu aujourd’hui l’emblème des militants de la cause berbère. Il n’y a qu’à prendre la barre verticale de ce signe, et à l’incliner un peu vers la droite pour retrouver notre Z – qui, lui aussi, nous vient des Phéniciens via les Grecs.

J’ai, bien sûr, voulu en savoir plus sur l’homme qui repose sous cette stèle multilingue. Rolf Dupuy lui consacre dans le Dictionnaire du mouvement ouvrier une courte rubrique où son prénom est, cette fois, correctement orthographié :

AMAZIT Idir

Membre du Mouvement Libertaire Nord-Africain (Algérie).

Militant d’origine nord africaine, Idir Amazit (parfois orthographié Azamit) vivait en métropole en 1951 où il était membre du Mouvement Libertaire Nord-Africain (MLNA). Secrétaire de la Fédération de France de l’UDMA, il collaborait au Libertaire où il dénonçait l’exploitation dont étaient victimes les Nords-Africains.

En 1955 il était l’auteur d’une brochure intitulée Le Drame de l’Afrique du nord et publiée par les Cahiers de Contre Courant.

SOURCES : Le Libertaire, années 1951, 1952 et 1953 — Georges Fontenis, Changer le monde, Alternative libertaire, 2008.

Les sources de l’auteur se gardaient apparemment de relever, sans doute parce que ça ne faisait pas très anarchiste, que l’homme avait rejoint l’Angleterre en 1942 pour s’engager dans la France libre et qu’il avait combattu dans la marine de guerre. Je dois le renseignement à l’Association des Amis et Passionnés du Père Lachaise, qui n’a pas ce genre d’exclusive. La petite note que son site consacre à Idir Amazit précise aussi qu’il était chevalier de la Légion d’Honneur, comme on peut, du reste, le voir sur la stèle, où il est peint en bon serviteur de la République plutôt qu’en militant anarchiste : pas moins de sept décorations y figurent, dont, à côté de la médaille de la Légion d’Honneur, celle de l’Ordre national du Mérite, la croix du combattant volontaire 1935-1945, la médaille commémorative de la guerre 1939-1945 et les Palmes académiques. Je pense qu’il avait lui-même choisi de se présenter ainsi car j’ai trouvé sur Internet des photographies de cette stèle où la date de sa mort n’est pas encore gravée. C’est donc, pratique dont on a d’autres exemples au Père Lachaise, qu’il avait fait dessiner de son vivant la stèle sous laquelle il aurait un jour à reposer. Songeait-il aux nécropoles numides où des vétérans locaux de l’armée romaine sont ainsi enterrés sous des stèles elles aussi bilingues ?

D’après Chabot, Recueil des inscriptions libyques, 1940, p. 38.

Comme celle-ci, mise au jour à Kef Beni Fredj (environs d’Annaba). Le défunt est qualifié en libyque de « soldat de l’empereur » (MSWH MNKDH ; la mention se lit de bas en haut dans la deuxième colonne à partir de la droite, où le M, le N, le W et le D ont déjà leur forme actuelle). La partie latine de l’inscription nous apprend qu’il appartenait au peuple des Gétules, dont les terres s’étendaient au sud de la Numidie, et qu’il était un « vétéran » (vet[eranus]) devenu « flamine perpétuel » (flam[en] perpet[uus]) dans sa ville de Thullium avant de s’éteindre à l’âge de 80 ans. Lui aussi avait reçu des décorations – armilles et torques –, ce que le lapicide a pris soin de rappeler. Éternelle Numidie, en vérité…

4 commentaires

  1. Bonjour Monsieur,

    M’étant moi-même promené au Père Lachaise il y a trois jours, la stèle de « l’homme de savoir » m’a fortement intrigué et je suis tombé avec bonheur sur votre « anthropoblog » et l’article consacré à l’alphabet touareg et ses avatars, ainsi qu’à ce très honorable Ydir Amazit. Merci et bravo.

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  2. Question : Le caractère à 2 fois 3 branches qu’on voit également entouré d’un cercle en haut à droite de la plaque correspond au Z de l’alphabet latin (si j’ai bien compris). Pourquoi cette mise en valeur ?

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  3. C’est encore moi. Veuillez oublier ma question : Je n’avais (honte à moi) pas tout lu et manqué l’explication du « Z » emblème de la cause berbère. J’aime beaucoup ce que vous avez écrit sur Michel Rocard (j’ai eu la chance de l’écouter lors d’une conférence sur les enjeux climatiques, peu d’années avant sa mort). Il faudrait ériger une stèle aux grands hommes que la France a dédaigné.

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